Analyse : Protéger la trame étoilée, défendre le droit à l’obscurité

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Nous sommes en octobre 2025, soit il y a pile un an. Les jours raccourcissent, les nuits s’allongent et de nombreux citoyens nous alertent, outrés : leur commune a décidé de rallumer l’éclairage public nocturne. Depuis la crise énergétique de 2022, les communes privilégiaient pourtant l’extinction des feux. Mais trois ans plus tard, les lampadaires se rallument les uns après les autres, mettant en lumière les risques, souvent méconnus, de la pollution lumineuse sur notre santé et celle des êtres vivants non-humains, cachés dans l’obscurité. 

Le jour, partout, tout le temps

99% des Européens vivent sous un ciel nocturne pollué par la lumière (1). La lumière artificielle est omniprésente dans notre environnement, et en particulier pour ceux qui vivent en ville. Le long des routes, au bord de parkings (souvent déserts), face aux fenêtres de nos chambres, les lampes éclairent notre vie à tel point qu’à l’exception de quelques rares endroits en Wallonie, c’est comme si les étoiles n’existaient plus. La pollution lumineuse n’est pourtant pas sans conséquence : troubles du sommeil, perturbation de l’humeur, et même augmentation des risques de maladies cardiovasculaires et de cancers (2). Pourquoi? Parce que la pollution lumineuse perturbe ce que les médecins nomment le “rythme circadien”, notre horloge biologique qui permet à notre corps de s’adapter à l’alternance entre le jour et la nuit (un peu comme Jacquouille la Fripouille dans Les Visiteurs, avec son célèbre “Jour ! Nuit !”... si vous avez la référence !).

Mais les humains ne sont pas les seuls à souffrir de la pollution lumineuse. Les animaux et les végétaux sont, eux aussi, victimes des jours sans fin. Environ 30% des vertébrés et 65% des invertébrés sont nocturnes et/ou crépusculaires (3). Leur cycle naturel est donc aussi largement perturbé, impactant leur croissance et leur comportement. À tel point que des espèces comme le rouge-gorge familier et le merle noir sont parfois surpris à chanter la nuit, bien au-delà de leur période d’activité habituelle (4). Une étude montre également que les merles exposés à la pollution lumineuse peuvent se reproduire jusqu’à un mois plus tôt que ceux qui vivent dans des territoires plus sombres. Avec pour conséquence un risque de naissances précoces et un risque pour la survie des oisillons (5).  

La pollution lumineuse participe également à la fragmentation des habitats des espèces dites “lucifuges”, qui fuient la lumière. Parmi celles-ci : l’anguille (6), certaines espèces d’amphibiens (7), mais aussi les chauves-souris qui attendent la nuit tombée pour sortir de leur gîte… sauf qu’à beaucoup d'endroits, la nuit ne tombe jamais. Et les chiroptères sont d’ailleurs doublement impactées par la pollution lumineuse puisqu’elles se nourrissent d’insectes (environ 3 000 insectes par nuit !) dont le nombre ne cesse de diminuer, notamment à cause des lampadaires. Pour vous donner une idée, une étude allemande estime qu’environ 150 insectes sont tués par lampadaire et par nuit d’été, brûlés ou morts d’épuisement à force de tourner autour des lampes (8). 

Mais la pollution lumineuse impacte également l’horloge interne des végétaux. Plusieurs études montrent que la pollution lumineuse peut perturber la phénologie des plantes (autrement dit leurs rythmes saisonniers), en favorisant un débourrement plus précoce. Ce décalage du développement printanier pourrait notamment accroître le risque d’exposition aux gels tardifs (9). D’autres études montrent également que les arbres fortement éclairés par un éclairage artificiel retardent la coloration de leurs feuilles en automne, ce qui modifie leur rythme naturel. (10) 

Les conséquences de la pollution lumineuse sur notre santé et celle des autres vivants sont largement documentées. Mais alors pourquoi certaines communes ont décidé de rallumer l’éclairage public nocturne, et d’ainsi balayer les recommandations scientifiques sur le sujet ? Au profit de qui, et sur base de quels arguments ? C’est ce que nous allons tenter de comprendre ensemble. 

“Une insécurité absolue”

Le 15 octobre 2025, la commune de Waterloo publiait un post sur Facebook indiquant qu’à partir du 26 octobre 2025, les luminaires publics resteront allumés toute la nuit, “suite aux nombreuses demandes d’habitants”. Sous ce post, 88 commentaires, dont certains ne passent pas inaperçus. Karine ouvre le débat : “on ne verra plus aussi bien les étoiles et je n’entendrai plus le hibou!”. Diane ajoute : “je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle, la nuit est belle sous les étoiles… Et moi personnellement, les lumières troublent mon sommeil”. Caro enchaîne : “dommage qu’il n’y ait pas eu un vrai sondage citoyen avant de faire marche arrière (...) Peut-être rallumer à des endroits stratégiques plutôt que partout”. Ce à quoi Attilio répond, visiblement lassé : “il faut se plier à la majorité…”. 

La commune, elle, justifie sa décision en disant que beaucoup d’habitants ont “exprimé un sentiment d’insécurité face à des rues plongées dans le noir”. Et c’est d’ailleurs ce que Dolores indique sous le post Facebook : “je n’osais plus sortir le soir, je ne voyais rien dans ma rue, je me sentais en insécurité”. Pareil pour Huguette : “il est grand temps après toutes ces agressions” ou Jean-Paul : “c’est une insécurité absolue d’être dans le noir total dans nos villages”. Ce à quoi Sergely conclut, avec une triste ironie : “nous nous sentirons de plus en plus en sécurité dans un monde sans insectes, ni oiseaux, ni batraciens. Rien qu’entre nous, humains, dans nos lumières crues”. 

Derrière ces commentaires : peut-être l’angoisse de ce qui grouille, hulule ou rampe quand nos foyers s’éteignent, mais surtout la peur d’autres invisibles, humains, qui rôdent à pas feutrés et qu’on espère ne jamais croiser. Il n’existe, pourtant, pas de preuve scientifique prouvant clairement un lien de causalité entre l’obscurité et la criminalité. Sur son site, la police locale d’une autre commune (Comines-Warneton) indiquait en 2022 que “le lien entre la présence d’éclairage public et une baisse du nombre de délits n’est pas toujours démontré et certaines études, menées ailleurs qu’en Belgique, démontrent même parfois que l’absence d’éclairage entraînait une diminution de toute forme de criminalité”. Dans le même ordre d’idée, la chercheuse Sophie Mosser souligne, dans sa thèse en urbanisme, que l’éclairage nocturne joue un rôle sur la perception de l’environnement nocturne mais qu’il ne rend pas pour autant les espaces plus sûrs d’un point de vue sécuritaire (11). Elle milite d’ailleurs, avec d’autres chercheurs, pour un “droit à l’obscurité”, pour redécouvrir le ciel étoilé et protéger les humains et non-humains qui souffrent d’un monde sans cesse éclairé. 

Défendre le “droit à l’obscurité”

Cette notion de “droit à l’obscurité” anime déjà plusieurs volontaires chez Natagora. Mais le chemin pour rendre ce droit effectif semble encore long et sinueux… En Wallonie, une proposition de décret visant à lutter contre la pollution lumineuse a été déposée en janvier 2013 par trois membres du parti Écolo. Cette proposition visait à reconnaître la pollution lumineuse dans le Code de l’Environnement “au même titre que la pollution de l’air, des eaux, des sols, ou encore que la pollution sonore” et à “rendre à tout un chacun la possibilité d’admirer et d’observer le ciel étoilé, patrimoine de l’humanité”. 13 ans plus tard, ce décret n’a jamais été adopté, alors que les enjeux sont plus que jamais documentés. 

Interrogé en septembre 2025 sur la pollution lumineuse, le Ministre wallon de l’Environnement et de la Santé, Yves Coppieters, a d’ailleurs confirmé que “la Wallonie ne dispose pas d'une réglementation spécifique pour limiter l'intensité et la diffusion de la lumière émise de nuit”. La déclaration de politique régionale, feuille de route du Gouvernement wallon jusqu’à la fin de la législature en 2029, indique pourtant que “le Gouvernement poursuivra ses efforts en matière d’optimisation de l’éclairage public (éclairage intelligent, etc.) en équilibrant les besoins en termes de sécurité publique, d’efficacité énergétique et de lutte contre la pollution lumineuse pour répondre notamment aux enjeux de la biodiversité”. 

Concernant l’éclairage du réseau régional, une démarche de modernisation a néanmoins été engagée depuis plusieurs années via le Plan Lumière 4.0, qui prévoit notamment la modernisation de l’ensemble du parc d’éclairage du réseau structurant (autoroutes et routes principales), qui représente environ 70% de l’éclairage des routes régionales. En mars 2025, le Ministre wallon du Territoire François Desquesnes indiquait que cet objectif était atteint, avec plus de 98 000 points lumineux nouvellement équipés de LED. Une modernisation présentée comme un progrès en matière d’efficacité énergétique, mais qui n’est pas sans conséquences pour la biodiversité. Comme indiqué sur le site de Natagora de la régionale Dendre-Collines: “ces éclairages produisent en réalité une lumière très blanche qui propage des longueurs d’onde bleues auxquelles réagissent certaines espèces”, dont les espèces déjà citées plus haut…

Protéger la nuit

Le “droit à l’obscurité” n’est donc pas encore pleinement garanti à l’échelle régionale. Il existe, par contre, un outil intéressant pour le défendre à l’échelle communale : une carte réalisée en 2020 par le Service Public de Wallonie sur “l’éclairage public communal inutilement gênant pour la biodiversité”. Cette carte permet d’identifier, à l’échelle locale, les points lumineux superflus pouvant être supprimés et/ou repensés (via une meilleure orientation, une plus faible intensité, des tons plus chauds, etc.). Un outil concret, gratuit et facile d’accès pour les citoyens qui souhaitent interpeller leur commune et encourager leurs élus à diminuer la pollution lumineuse sur leur territoire, au profit de la biodiversité et de la santé de tous. 

Le site d’ORES (principal gestionnaire de réseau de distribution d'électricité en Wallonie) permet également d’identifier les communes qui ont décidé de maintenir l'extinction générale (entre minuit et 5 heures du matin), de maintenir l’extinction sauf les nuits de week-end et de jours fériés, ou de maintenir l’éclairage public tous les jours du coucher du soleil jusqu’au lever du soleil. Il s’agit donc d’un autre outil concret, pour interroger sa commune sur base de l’option indiquée. Et cela peut également se faire à l’aide du courrier type proposé par Natagora à destination des citoyens qui souhaitent interpeller leur commune sur la pollution lumineuse et les encourager, vous vous en doutez, à maintenir pleinement l’extinction. 

La défense du “droit à l’obscurité” continue, au fil des saisons. Nous ne sommes plus en octobre 2025, mais pile un an plus tard. Les jours raccourcissent, les nuits s’allongent, et comme chaque année à la même période, c’est l’occasion de prendre conscience des autres vivants qui nous entourent, de jour comme de nuit. 

Sources

(1)   Falchi, F., Cinzano, P., Duriscoe, D., Kyba, C. C., Elvidge, C. D., Baugh, K., ... & des Auteurs, A. (2016). Un nouvel atlas mondial de la luminosité artificielle du ciel nocturne. Science Advances, 10(6), 1600377.

(2) Walker, W. H., Bumgarner, J. R., Walton, J. C., Liu, J. A., Meléndez-Fernández, O. H., Nelson, R. J., & DeVries, A. C. (2020). Light pollution and cancer. International Journal of Molecular Sciences, 21(24), 9360

(3) Hölker, F., Wolter, C., Perkin, E. K., & Tockner, K. (2010). Light pollution as a biodiversity threat. Trends in ecology & evolution, 25(12), 681-682.

(4) Godet, L., Prampart, A., Benhamadi, Y., Lostanlen, V., & Aumond, P. (2025). Temporal shift in Eurasian Blackbird Turdus merula and European Robin Erithacus rubecula song under urban pressures. Bird Study, 72(4), 346–358.

(5)  Dominoni, D., Quetting, M., & Partecke, J. (2013). Artificial light at night advances avian reproductive physiology. Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 280(1756), 20123017.

(6) Riley, W. D., Walker, A. M., Bendall, B., & Ives, M. J. (2011). Movements of the European eel (Anguilla anguilla) in a chalk stream. Ecology of Freshwater Fish, 20(4), 628-635. 

(7) Siblet, J. P. (2008). Impact de la pollution lumineuse sur la biodiversité. Synthèse bibliographique. 

(8) EISENBEIS, G. & HASSEL F. (2000).- Attraction of noctural insects to street lights : a study of municipal lighting systems in a rural area of Rheinhessen (Germany). Natur und Landschaft 75 : 145- 156.

(9) Ffrench-Constant, R. H., Somers-Yeates, R., Bennie, J., Economou, T., Hodgson, D., Spalding, A., & McGregor, P. K. (2016). Light pollution is associated with earlier tree budburst across the United Kingdom. Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 283(1833), 20160813.

(10) Meng, L., Zhou, Y., Román, M. O., Stokes, E. C., Wang, Z., Asrar, G. R., ... & Wang, Y. (2022). Artificial light at night: an underappreciated effect on phenology of deciduous woody plants. PNAS nexus, 1(2), pgac046.

(11) Mosser, S. (2007). Éclairage et sécurité en ville: l'état des savoirs. Déviance et société, 31(1), 77-100.  

Texte : Alexia Vandenberghe
Photos : Pixabay