Analyse : Pesticides, pourquoi les solutions naturelles dérangent ?
Alors que les États Généraux de la Protection des Cultures touchent à leur fin (leurs conclusions sont attendues d'ici la fin du mois de mai), il nous a semblé utile de revenir sur la manière dont ce processus a été lancé. Car avant de juger les résultats, il faut comprendre comment le débat a été construit. Et ce qu'on y observe dès le départ en dit souvent long sur ce qu'on peut en attendre.
Cette analyse a été rédigée par notre Responsable Politique Agriculture, Gaëtan Seny.
En Wallonie, la Ministre de l'Agriculture a lancé fin 2025 les "États Généraux de la Protection des Cultures", avec l'ambition affichée de marquer un tournant dans la gestion des pesticides. Natagora a suivi ce processus de près et ce qu'elle y a observé illustre un phénomène qui dépasse largement le seul dossier agricole : comment un débat public peut, par le simple choix de ce qu'il met à l'agenda, orienter les réponses possibles avant même que la discussion ne commence. Une mécanique utile à comprendre pour quiconque souhaite participer, ou simplement suivre, un processus de décision politique.
Une table ronde de plus, ou un vrai tournant ?
Depuis l'automne 2025, la Ministre wallonne de l'Agriculture, Anne-Catherine Dalcq, organise les "États Généraux de la Protection des Cultures". Le projet est ambitieux : la Ministre a promis "non pas une énième table ronde", mais "un vrai tournant" dans la gestion des pesticides en agriculture. Des groupes de travail réunissant les acteurs des neuf principales filières agricoles wallonnes (pommes de terre, betteraves, céréales, etc.) ont été constitués, avec pour mission d'identifier les leviers permettant de réduire l'usage des produits phytosanitaires.
Sur le papier, la démarche est louable. Les pesticides, en Wallonie comme partout en Europe, sont au cœur de préoccupations croissantes : pour la santé des riverains des champs traités, pour la qualité de l'eau que nous buvons, pour la biodiversité qui structure nos paysages et nos écosystèmes. Et depuis des années, la science accumule les preuves d'impacts sérieux. Alors oui, une initiative politique qui prend le sujet à bras-le-corps mérite d'être suivie avec attention, et avec esprit critique.
C'est exactement ce qu'a fait Natagora : en observatrice attentive du processus, elle a participé activement aux auditions parlementaires préalables, assisté à la séance inaugurale des États Généraux, et plus généralement suivi de près les divers chantiers initiés par le Gouvernement wallon à ce sujet. Ce que nous avons observé pose une question qui dépasse largement le cadre agricole : comment un débat public sur un sujet scientifiquement documenté peut-il, malgré tout, minimiser l'urgence d'agir, et au bénéfice de qui ?
Des pesticides dans nos vies : pourquoi ça nous concerne tous
Avant d'entrer dans les méandres du processus politique, posons une question simple : pourquoi les pesticides devraient-ils intéresser quelqu'un qui ne travaille pas dans l'agriculture et n'habite pas à côté d'un champ ? La réponse tient en quelques réalités concrètes.
Première réalité : l'eau. En Belgique, une part significative de la population est alimentée par des eaux souterraines. Or, les pesticides et leurs résidus se retrouvent régulièrement dans ces nappes phréatiques, parfois au-delà des seuils réglementaires. Quand vous ouvrez votre robinet, vous êtes potentiellement en contact avec ces substances, même en ville. L'été dernier, les habitants de Perwez, Incourt et Orp-Jauche, notamment, apprenaient ainsi que leur eau affichait des taux extrêmement élevés d'un résidu du chlordinazole utilisé dans les cultures de betteraves jusqu'à son interdiction en 2021 (1). Le coût du traitement de cette eau pour la rendre potable est supporté collectivement, via les factures d'eau et les impôts.
Deuxième réalité : la santé. Les scientifiques disent qu'il n'existe plus de doute sérieux sur le lien entre l'exposition aux pesticides et certaines pathologies : cancers, troubles neurologiques, perturbations endocriniennes. Ces risques ne concernent pas seulement les agriculteurs qui manipulent ces produits. Ils touchent aussi les riverains des zones agricoles, notamment les enfants dont les écoles ou terrains de jeux jouxtent des parcelles traitées.
Troisième réalité : la nature comme bien commun. Les pollinisateurs, les oiseaux des champs, les insectes aquatiques, les champignons du sol, tout cet écosystème invisible rend des services concrets à nos vies : pollinisation des cultures et des jardins, purification de l'eau, régulation des nuisibles, fertilité des sols. L'effondrement de ces populations, dont les pesticides sont en partie responsables, n'est pas qu'une perte esthétique ou sentimentale. C'est une fragilisation des systèmes naturels dont dépend, en dernier ressort, notre alimentation. Ce lien entre nature en bonne santé et bien-être humain n'est pas toujours explicite dans le débat public, pourtant il est fondamental. Le gouvernement wallon l'a d'ailleurs repris à son compte dans sa déclaration de politique régionale (2), qui fait explicitement référence au concept "One Health".
Ce que disent les scientifiques, et ce qu'on en retient
Le Parlement wallon a organisé, entre juin et septembre 2024, une série d'auditions publiques sur les pesticides. Scientifiques, médecins, représentants d'ONG et du monde agricole ont été invités à s'exprimer. Ces auditions constituent une base de travail précieuse : elles condensent l'état des connaissances et permettent de poser un diagnostic avant d'entrer dans le vif des solutions.
Natagora a participé à ces auditions et en a suivi attentivement la synthèse présentée lors de la séance inaugurale des États Généraux, le 31 octobre 2024. C'est là qu'un premier signal d'alarme s'est allumé.
La Députée Véronique Durenne, chargée de présenter la synthèse des auditions en qualité de rapporteuse, a insisté d'emblée sur sa neutralité. Soit. Mais la neutralité ne se mesure pas seulement à ce que l'on dit : elle se mesure aussi à ce que l'on omet. Or, un élément central des auditions a pratiquement disparu de la synthèse : l'urgence. Lors des auditions, scientifiques, médecins et plusieurs organisations agricoles avaient été clairs et convergents sur ce point. Il s'agit de reconnaître que des dommages sanitaires et environnementaux graves se produisent maintenant, et que chaque jour d'inaction aggrave la situation.
Cette urgence a été édulcorée dans la synthèse. La Députée a bien rappelé que "pour les scientifiques interrogés sur le sujet, il n'y a plus de doute possible sur le lien de causalité entre l'usage des produits phytosanitaires et certaines maladies". Mais elle a ajouté que "tous les acteurs reconnaissent la nécessité d'une transition progressive", une formulation qui noie l'urgence médicale dans une logique de transition confortable, acceptable par tous.
Ce glissement, subtil mais conséquent, n'est pas sans rappeler un épisode qui avait agité les auditions parlementaires quelques mois plus tôt. Le professeur émérite Alfred Bernard avait été auditionné et avait, lui aussi, minimisé les alertes des ONG, des scientifiques et des médecins. Il avait qualifié avec mépris les médecins auditionnés avant lui de "médecins de campagne". Au-delà de l'arrogance, le Professeur s'était distingué par un manque de rigueur scientifique et la divulgation par mégarde de ses conflits d'intérêts. Il a reconnu être rémunéré par des producteurs de fruits pour ses avis minimisant l'impact des pesticides sur les riverains, sur la base de "ses propres calculs". Notons qu'il n'a jamais publié d'article scientifique sur les pesticides et n'a pas d'expertise en agriculture.
Ces propos avaient été dénoncés par de nombreux acteurs, dont la SSMG, dans un courrier adressé aux députés wallons (3). Après avoir questionné le Professeur Bernard sur les accusations dudit courrier, la RTBF les a largement confirmées dans un exercice de fact-checking fouillé (4).
On pouvait donc espérer que cet épisode avait, en quelque sorte, immunisé le débat contre ce type de minimisation. Et pourtant, lors de la séance inaugurale des États Généraux, la logique gradualiste (qui consiste à admettre les problèmes tout en différant l'urgence d'agir) a, de nouveau, structuré le cadre du débat.
La nature comme solution : pourquoi en parle-t-on si peu ?
Après le discours de la Ministre et la synthèse des auditions, des exposés ont été présentés sur les "solutions" disponibles pour réduire l'usage des pesticides. Au menu : des machines de précision de dernière génération, des travaux de sélection variétale, et des "biopesticides" prometteurs, des substances d'origine biologique censées remplacer les pesticides chimiques.
Ces pistes ne sont pas inintéressantes. Mais elles posent un problème commun : elles ne sont pas disponibles pour tous, maintenant. Les biopesticides évoqués ne seront pas commercialisables avant 2032 au plus tôt. Les machines de précision coûtent des dizaines, voire des centaines de milliers d'euros, hors de portée pour beaucoup d'exploitations de taille moyenne. En d'autres termes, les solutions présentées sont technologiques, coûteuses et lointaines.
Or, il existe une autre catégorie de solutions, qui brille par son absence dans ces exposés : ce que les scientifiques appellent les "solutions basées sur la nature". Kezako ? Ce sont des techniques qui consistent à augmenter la diversité végétale dans l'espace et dans le temps pour réduire la pression des insectes ravageurs, des maladies et des mauvaises herbes. On peut, par exemple, associer deux types de cultures différentes sur une même parcelle au même moment, une pratique qui réduit en moyenne de 40 % les infestations d'insectes nuisibles (5). On peut restaurer des haies, installer des mares (6), réduire la taille des parcelles, allonger et optimiser les rotations. Ces pratiques sont connues, documentées, accessibles financièrement, et elles génèrent des bénéfices collatéraux précieux : meilleure rétention de l'eau, stockage de carbone, régulation des températures, etc. (7)
Ces solutions ont aussi l'avantage critique d'être souvent plus rentables pour les agriculteurs eux-mêmes : réduire l'utilisation de pesticides, c'est réduire les coûts. Des études montrent que les systèmes basés sur ces approches génèrent souvent des rendements comparables, voire supérieurs, aux systèmes conventionnels sur le long terme (8).
Pourquoi ces solutions sont-elles alors si peu visibles dans le débat public, et quasiment absentes de la séance inaugurale des États Généraux ? La réponse, inconfortable, mérite d'être posée franchement : parce qu'elles ne se vendent pas. Une haie, ça ne s'achète pas dans un catalogue agrochimique. Une rotation diversifiée, ça ne génère pas de chiffre d'affaires pour les représentants commerciaux qui gravitent autour des exploitations agricoles. En d'autres termes, les solutions basées sur la nature sont gratuites, ou presque, pour les agriculteurs, mais elles représentent une menace pour certains modèles économiques du secteur agroalimentaire amont.
Conclusion : quand le cadrage du débat oriente les réponses possibles
Ce que révèle la séance inaugurale des États Généraux, c'est qu'un débat public peut être sincèrement ouvert dans ses intentions et pourtant biaisé dans ses résultats, simplement par le choix des solutions mises à l'agenda et de celles qu'on laisse dans l'ombre. Minimiser l'urgence scientifique dans la synthèse des auditions, concentrer les "solutions" sur des technologies coûteuses et lointaines, ignorer les approches basées sur la nature : chacun de ces choix, pris isolément, peut sembler anodin. Ensemble, ils orientent profondément ce qu'il est possible de décider.
La question n'est donc pas seulement de savoir si la Ministre "veut bien faire". La question est de savoir si le processus qu'elle a mis en place lui permettra d'aboutir à des résultats réellement transformateurs. Et sur ce point, les premiers signaux méritent qu'on reste vigilant, d'autant plus que les conclusions sont désormais imminentes.
Notes de bas de page
(1) https://www.rtbf.be/article/eau-contaminee-a-ramillies-les-autorites-wa…
(2) https://royalsocietypublishing.org/rspb/article/282/1816/20151740/77839…
(3) https://docteurcoquelicot.com/reponse-de-la-ssmg-a-laudition-dalfred-be…
(4) https://www.rtbf.be/article/toxicite-des-pesticides-la-societe-scientif…
(5) www.terrae-agroecologie.be/fiches-synthese-technique/associer-les-cultu…
(6) https://osez-agroecologie.org/images/imagesCK/files/syntheses/f454_synt…
(7) https://www.inrae.fr/sites/default/files/pdf/RegulNat-synth%C3%A8se_12-…
(8) https://www.inrae.fr/sites/default/files/pdf/RegulNat-synth%C3%A8se_12-12-23_V3.pdf; https://royalsocietypublishing.org/rspb/article/282/1816/20151740/77839…