Carte blanche : Avez-vous pensé aux castors ?

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Climat : le castor, le bio-ingénieur dont l'Europe a d'urgence besoin

Cette carte blanche est signée par Harry Mardulyn et Didier Quoirin, du GT Castors de Natagora. Elle a été publiée dans la Libre Belgique le 12 août 2026. 

L'Europe est aujourd'hui traversée par de graves incendies, et une menace revient cette semaine compliquer le travail des pompiers : la chaleur. Elle assèche des zones déjà fragilisées, augmente les risques de nouveaux départs de feu, et s'installe durablement dans nos sols. Cette situation n'est plus un épisode isolé : elle est amenée à se répéter. Face à cette crise, l'Europe possède pourtant un allié historique largement sous-estimé : le castor.

Nos écosystèmes et nos réserves d'eau potable sont aujourd'hui gravement menacés. Il devient urgent de reconstruire notre capacité naturelle à retenir l'eau au cœur même de nos paysages. Pour mener cette transition, inutile d'investir dans de lourds chantiers de bétonnage ou des infrastructures artificielles coûteuses : face aux catastrophes, la nature reste notre meilleure alliée. Et face à la sécheresse, l'infrastructure verte la plus efficace de notre continent est un petit mammifère indigène présent depuis des centaines de milliers d'années, le castor européen (Castor fiber).

Un plan d'épargne face à la sécheresse

Pendant plus d'un siècle, l'ingénierie humaine a cherché à évacuer l'eau le plus rapidement possible vers l'aval. Le XXIᵉ siècle exige la trajectoire inverse : ralentir les flux, stabiliser les débits, favoriser l'infiltration pour recharger les nappes phréatiques, afin de pouvoir restituer cette ressource lorsque la sécheresse s'installe.

C'est précisément ici que le castor intervient. En façonnant infatigablement son environnement, il transforme les précipitations hivernales en réserves stratégiques pour l'été, une véritable épargne hydrologique. À l'image d'un bas de laine financier qui protège un ménage des coups durs, cette réserve d'eau naturelle immunise les vallées contre les sécheresses sévères et soutient le débit des rivières au plus fort de l'été.

Un plan à zéro euro

Ce bio-ingénieur travaille à zéro euro public, avec un bilan carbone et financier imbattable. En République tchèque, dans la zone paysagère protégée de Brdy, une famille de huit castors a spontanément construit une série de barrages exactement là où les autorités prévoyaient de lourds travaux de génie civil. Un projet humain resté enlisé dans la bureaucratie depuis 2018 a été réglé par la nature en quelques nuits, pour une économie de 1,2 million d'euros pour l'État.

Au-delà de l'aspect financier, l'impact sur la qualité de l'eau est tout aussi net. En ralentissant le courant, les barrages agissent comme des filtres biologiques : un seul secteur colonisé par le castor peut piéger plus de 600 m³ de sédiments fins, ce qui purifie l'eau en aval et limite l'érosion des berges. Les zones humides ainsi recréées atténuent aussi la violence des crues hivernales, tout en maintenant l'humidité nécessaire aux sols agricoles environnants.

Par son seul comportement naturel, le castor restaure les zones humides, ralentit les écoulements, favorise la recharge des nappes phréatiques, soutient les débits des rivières en période de sécheresse, crée des refuges thermiques pour la biodiversité, améliore la qualité des eaux et renforce la résilience des paysages face aux événements climatiques extrêmes.

Une nécessité, pas seulement un objectif de conservation

Le retour de ce rongeur ne relève plus du simple objectif de conservation de la nature : il s'agit désormais d'une nécessité d'intérêt général pour la sécurité hydrique de notre continent. C'est pourquoi nous lançons un appel à la Commission européenne et aux gouvernements nationaux, pour qu'ils construisent ensemble une feuille de route ambitieuse. Celle-ci doit d'abord protéger rigoureusement les populations existantes de castors, qui forment les réservoirs biologiques de la reconquête naturelle, et restaurer la continuité écologique des cours d'eau afin de lever les obstacles physiques à leur dispersion spontanée. Elle doit aussi organiser une coopération transfrontalière, à travers des programmes coordonnés de translocation de l'espèce vers les territoires les plus touchés par le stress hydrique. Elle doit enfin pacifier la cohabitation avec les activités sylvicoles et agricoles, grâce à des dispositifs techniques déjà éprouvés comme les canalisations de trop-plein ou les protections de berges, et intégrer officiellement cet animal comme un outil d'infrastructure verte à part entière dans les politiques climatiques et les plans de prévention des inondations.

Natagora plaide pour le retour du castor dans les zones touchées par le stress hydrique, et appelle les pouvoirs politiques, à tous les échelons, à donner enfin la priorité et les moyens à cette solution qui n'attend que d'être mise en œuvre.

Photos : Sarah Wautelet