Analyse : Le frelon asiatique, l’indésirable au coeur du débat public

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Le frelon asiatique (Vespa velutina), aussi appelé frelon à pattes jaunes, a fait couler beaucoup, beaucoup d’encre ces derniers mois. Dans les médias, au parlement wallon, dans les communes, autour des ruches ou sur les terrasses des cafés, cet hyménoptère a presque monopolisé le débat public, à tel point qu’on ne sait presque plus quoi croire à son sujet. Mais comment expliquer que le frelon asiatique attire autant l’attention de la presse et du monde politique ? Pourquoi la Ministre wallonne de la Nature dédie 1 millions d’euros d’argent public à la lutte contre cet insecte, alors que les scientifiques s’accordent pour dire que l’enjeu est d’apprendre à “vivre avec” ? Et enfin, que dit le frelon asiatique sur notre capacité à cohabiter avec le vivant “non-désirable” ?

Un problème de biodiversité ? 

Comme son nom l’indique, le frelon asiatique est originaire d’Asie, et a été introduit accidentellement en Europe il y a une vingtaine d’années. Depuis, cet insecte aux pattes jaunes (ce qui permet de le distinguer du frelon européen) fait partie de notre quotidien et il faudra… s’y adapter. Mais c’est parfois plus facile à dire qu’à faire, notamment pour le secteur apicole, impacté de plein fouet par la présence de ce “nouveau” prédateur, qui profite de la concentration des ruches d’abeilles domestiques pour se nourrir, et surtout nourrir ses larves, qui ont besoin de protéines pour se développer. 

Plusieurs chercheurs montrent, en effet, que le frelon asiatique cible principalement les proies les plus abondantes et faciles à capturer. Opportuniste et généraliste, le frelon asiatique est donc peu susceptible d’impacter les populations d’insectes rares ou solitaires. Pour cette raison, les connaissances scientifiques invitent à nuancer son impact sur les pollinisateurs sauvages et donc, sur la biodiversité. 

La démonstration paraît claire. Et pourtant, le 5 mars dernier, sort le “plan de lutte contre le frelon asiatique” initié par la Ministre wallonne de la Nature Anne-Catherine Dalcq pour faire face aux “dégâts causés sur la biodiversité régionale”. Avec, au total pour 2026, un montant de 1 million d’euros. Un choix politique fièrement assumé alors que, comme indiqué, l'hypothèse d’un impact du frelon asiatique sur la biodiversité n’est que très faiblement soutenue par les faits. Alors comment expliquer un tel écart entre ce que disent les scientifiques, et ce que défendent les politiques  ? C’est ce que cette analyse tente de décrypter. 

Lutter contre l’envahisseur 

Ce plan de lutte contre le frelon asiatique comprend plusieurs actions coordonnées, dont le piégeage. Comme indiqué sur la page web dédiée, plus de 80 000 pièges ont déjà été distribués en 2026 pour le piégeage de printemps des fondatrices (mars-mai). Les citoyens font partie intégrante de cette stratégie, puisqu’ils sont invités à installer eux-mêmes les pièges distribués par leur commune. Et cette opération a du succès ! D’après un échevin de l’environnement, la distribution de pièges a même connu plus de réactions positives dans sa commune que la distribution d’arbres en hiver, pourtant déjà largement appréciée par les citoyens. Politiquement, c’est donc une belle réussite. Mais scientifiquement, qu’en est-il ? Le piégeage est-il réellement efficace ? 

Pour les chercheurs spécialistes de la thématique : aucune étude ne permet actuellement d’affirmer que le piégeage de printemps est efficace. Mais aucune étude ne permet d’affirmer qu’il est pour autant inefficace. Par contre, ce qui est sûr, et comme indiqué sur le site officiel de la biodiversité en Wallonie alimenté par les scientifiques du Département de l’Étude du Milieu Naturel et Agricole (DEMNA), c’est que “le frelon à pattes jaunes ne peut plus être éradiqué”. Mais alors pourquoi continuer de mobiliser autant de citoyens, et surtout autant de moyens publics, pour une cause qui semble perdue d’avance ? 

Pire, en plus de ne pas être efficacement prouvé, le piégeage pourrait, s’il n’est pas réalisé dans les bonnes conditions, impacter d’autres espèces d’insectes non ciblées (mouches diverses, guêpes indigènes, frelons européens, etc.). Une étude datant de 2021 montre d’ailleurs que le piégeage non-sélectif pourrait avoir un impact beaucoup plus important sur l’entomofaune que le frelon asiatique lui-même. Pour éviter cela, il est demandé aux citoyens de vérifier les pièges tous les jours, de les mettre au frigo pour endormir les insectes, et d’ensuite scrupuleusement trier les frelons asiatiques des autres insectes piégés, pour libérer ces derniers. Un procédé fastidieux qui demande beaucoup d’implication de la part des citoyens, qui ont certainement bien d’autres choses à penser. 

Mais le plan de lutte contre le frelon à pattes jaunes comprend également une autre stratégie : la destruction. Bien loin de l’idée de “cohabiter avec le frelon asiatique” indiquée sur le site officiel de la biodiversité en Wallonie, ce type d’action consiste à détruire directement les nids, le plus souvent via “l’injection d’une poudre insecticide à base de pyréthrinoïde”. Mais le (gros) problème, c’est que les pyréthrinoïdes sont particulièrement toxiques pour l’environnement, notamment pour les animaux à sang froid, comme les poissons, les reptiles et les amphibiens (et les chats, ne nous demandez pas pourquoi). Pour cette raison, il est également indiqué que les nids “établis à proximité des rivières, des milieux humides et des zones protégées seront laissés indemnes” sauf… en cas de situation d’urgence pour la santé publique. 

“Inutile de paniquer !”

C’est ici que se pose une nouvelle question, tout autant socialement vive que les précédentes : le frelon asiatique est-il vraiment un problème de santé publique ? Toujours selon le site officiel de la biodiversité en Wallonie, “le frelon asiatique n’est pas plus agressif ou plus dangereux pour l’homme que les guêpes ou le frelon européen. Inutile donc de paniquer !”. Contrairement aux idées reçues : “le frelon asiatique à pattes jaunes est un insecte assez pacifique (...) Les cas de piqûres sont exceptionnels et la composition du venin du frelon asiatique à pattes jaunes est très proche de celui des hyménoptères sociaux rencontrés en Europe. Sa piqûre n'est pas plus dangereuse que celle d'une guêpe et la dose de venin injectée inférieure à celle déversée lors d'une piqûre d'abeille”. 

Par contre, cela n’empêche pas de rester prudent à proximité des nids. D’après le même site : “l'approche volontaire ou accidentelle de son nid est assez risquée. En effet, à l’instar du frelon européen et des guêpes sociales, il défend son nid avec acharnement quand il se sent menacé”. Le frelon asiatique n’est donc pas plus agressif que le frelon européen et les guêpes sociales qui, pourtant, ne font pas l’objet d’un plan de lutte aussi acharné. 

C’est également de façon très pédagogique que le site ajoute : “quand une guêpe ou un frelon s’approche (...) il ne vient pas pour piquer, mais plutôt par curiosité ou pour rechercher des aliments sucrés. Il faut simplement rester calme, éviter de gesticuler et surveiller l’insecte du coin de l’œil, le temps qu’il s’éloigne de lui-même”. Alors bien sûr c’est parfois difficile à faire quand la panique monte, en particulier pour les personnes allergiques (“une personne sur cinquante est allergique au venin de guêpes, d’abeilles mellifères ou de frelons”). Mais garder la tête froide avant de réagir, n’est-ce pas une première piste pour apprendre réellement à cohabiter ? Et n’est-ce pas ce qu’il aurait été préférable de faire avant de consacrer, dans l’urgence, 1 million d’argent public pour lutter contre un adversaire qui a, de toute façon, déjà “gagné” ? 

Déclin des pollinisateurs : des causes déjà bien identifiées 

Pour plusieurs de nos volontaires, l’intérêt médiatique et politique dont a bénéficié le frelon asiatique pourrait constituer une porte d’entrée vers une prise de conscience critique et collective sur le “monde des pollinisateurs sauvages”, dont on ignore encore bien des secrets. 

Dans une carte blanche publiée en mai 2026 au sujet du projet de plan fédéral pour les pollinisateurs 2026-2028, 15 scientifiques issus de plusieurs universités et institutions de recherche belge s’alignent sur le fait que les véritables causes du déclin des pollinisateurs sauvages sont “la disparition des habitats, l’usage massif de pesticides, l’artificialisation des sols ou encore les effets du dérèglement climatique”. La protection des pollinisateurs sauvages passe donc avant  tout  par  la  réduction  des  pressions  urbanistiques, par la mise en œuvre de projets de restauration ciblés sur les pollinisateurs les plus menacés, et par la réduction urgente des pesticides. 

À noter que pour le frelon asiatique, des alternatives aux insecticides existent, comme l’utilisation de charbon actif pour la destruction des nids, une méthode agissant de manière physique plutôt que chimique, présentée comme plus respectueuse de l’environnement par les scientifiques et potentiellement efficace à grande échelle. En tant que citoyen, la protection des pollinisateurs commence donc par bannir les pesticides, mais aussi par maintenir des zones non-tondues, privilégier des plantes indigènes variées, recréer des micro-habitats,… et continuer de faire vivre ces questions auprès des autres acteurs du territoire. 

Pour conclure, si la volonté de la Ministre wallonne de la Nature est de faire face aux “dégâts causés sur la biodiversité régionale”, pourquoi ne pas prioriser les efforts politiques sur les causes déjà bien identifiées ? Vous l’aurez compris, l’objectif de cette analyse n’est pas de répondre aux questions qu’elle pose, mais de faire émerger des points de tensions sur notre rapport au vivant “indésirable”. Car c’est de cela dont il s’agit : notre capacité, en tant qu’humains, à partager un territoire avec d’autres vivants bien décidés, eux-aussi, à prendre leur place. L’enjeu, maintenant, est d’apprendre à réellement cohabiter, avant de lutter à tout prix. 

Sources web

Articles scientifiques