Comment aimez-vous les grenouilles ?

Achèterions-nous des pilons de poulet s’ils étaient tranchés sur de la volaille vivante ? Les mangerions-nous la conscience tranquille sachant que ces bêtes ont souffert ensuite une longue agonie ? Non !

Pourquoi alors tant de gens se font-ils servir sans remord des pattes de grenouilles dans les restaurants ou en achètent-ils sans scrupules pour leurs réceptions ? Aucun consommateur ne peut soutenir qu’il ignore vraiment que ces pattes ont été coupées sur les grenouilles vivantes, non décapitées, qui ont agonisé ensuite pendant des heures ou des jours. Or, les grenouilles ne diffèrent pas des volailles au point de ne pas connaître la souffrance.

Une grenouille est un animal sensible à la douleur. Quiconque s’amuserait à lui couper les pattes et à la laisser mourir lentement pourrait être taxé de cruauté ou de sadisme. Bien que le geste aie été accompli pour son plaisir gastronomique, le gourmet ne se sent pas responsable : ce n’est pas lui qui a coupé les pattes, ils ne se sent pas responsable. Mais pour l’animal, cela ne fait pas de différence : il souffre tout autant, que le geste soie motivé par la cruauté ou par la gastronomie.

Sur certains points, les consommateurs de grenouilles ne diffèrent pas de la plupart des gens : beaucoup d’entre nous seraient incapables de tuer eux-mêmes les poules et les lapins qu’ils vont pourtant manger sans problème de conscience (laissons de côté la question des abattoirs et des animaux de boucherie). Puisque quelqu’un a tué à notre place, il suffit de penser que la mise à mort a été bien faite, ou de ne pas y penser du tout.

Les amateurs de cuisses de grenouilles doivent pourtant le reconnaître : ils vont au-delà. Ils écartent de leur esprit, sciemment ou non, la représentation de douleurs animales atroces et prolongées, pour se procurer sans remord un plaisir gastronomique bref et limité. L’homme, par éthique, par compassion et par dignité, devrait pourtant s’efforcer d’éviter de provoquer des souffrances animales avec d’aussi faibles justifications qu’un plaisir de bouche. Sa survie n’en dépend pas. Sa valeur morale n’en sort pas grandie.

Certains diront encore que la nature fait souvent pire et que s’interdire de tels gestes ne changent pas grand-chose à la somme de souffrances animales dans le monde, naturelles ou provoquées par l’homme. A ce compte là, on peut justifier toute inaction. D’autres s’indigneront que l’on se préoccupe de grenouilles alors que des êtres humains endurent des douleurs et des tourments de toute nature et attendent en vain de l’aide. En ce qui me concerne, des personnes qui resteraient indifférentes au sort d’humains malheureux et ne se mobiliseraient qu’en faveur des grenouilles et des animaux me mettraient mal à l’aise. Mais celles qui poseraient des actes charitables envers leurs semblables en étant prêtes à découper des grenouilles vivantes, ou à accepter cette pratique, sans avoir d’états d’âmes, me laisseraient aussi déconcerté.

Que penserait-on d’un naturaliste qui tiendrait un discours en faveur de la conservation des batraciens dans la nature et qui se révélerait grand consommateur de pattes de grenouilles ? Ne serait-on pas en droit de voir dans une telle conduite une dissociation pour le moins choquante entre la raison et la sensibilité ? Quand on découvre près d’un étang des grenouilles massacrées par des hérons ou des putois, on ne peut que constater les dures lois naturelles, et s’interdire de jouer au justicier comme le feraient certains chasseurs, mais cette attitude de non intervention ne doit pas conduire à la passivité devant des actes contestables.

Nous n’acceptons pas que des oiseaux sauvages soient encagés, ou tués pour le plaisir d’un coup de fusil, doublé ou non d’un plaisir gastronomique. Si nous voulons que notre indignation devant un plat d’ortolan soit prise au sérieux, nous ne pouvons rester sans réagir devant une entrée faite de « sauteuses des prés »

Les essais d’élevage de grenouilles n’ont connu à ce jour que des échecs. S’ils devaient un jour aboutir, le problème éthique resterait entier : il n’existe aucun moyen de procéder à l’amputation des pattes qui garantisse à la fois l’absence de douleur et la rentabilité sur le plan commercial. D’autre part, la suppression à des fins de gastronomie de millions de batraciens chez nous et dans le monde contribue à l’appauvrissement de l’herpétofaune et entraîne des dommages écologiques importants. Dans certains pays asiatiques la multiplication des insectes qui en a été la conséquence a contraint à recourir à l’usage massif de pesticides, dont on connaît la toxicité pour la faune et pour les humains, particulièrement les enfants.

Ces pratiques devraient donc disparaître pour des raisons éthiques et écologiques. Des tentatives antérieures n’ont pas abouti aux résultats escomptés. Il n’est pas interdit d’espérer que l’actuelle volonté de changement de mœurs dans notre société s’exprimer aussi dans ce domaine.

 

 

Texte par Albert Demaret


Article paru initialement dans la revue Aves-Contact 3/97

 

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